Bernard Lugan est un africaniste de renom. Il est maître de conférences hors classe à l’Université de Lyon III, où il assure depuis 1984 différents cours autour de l’Histoire de l’Afrique et de la francophonie. Il dispense également des conférences à l’Institut des hautes études de défense nationale ainsi qu’au Collège inter-armée de défense (ancienne École de guerre) au sein du module Histoire et géostratégie de la francophonie. Dans cet article publié dans ‘‘L’Afrique Réelle n°1’’, le 10 janvier 2010, il passe en revue les différentes périodes de changement climatique en Afrique depuis la lointaine préhistoire et les changements qu’ils ont provoqués dans la vie et le mouvement des hommes. Par le passé, le climat de l’Afrique a constamment changé et ce fut sur ses oscillations que l’homme prit possession du continent. Sans même remonter à plusieurs millions d’années, il est possible de constater que depuis 100 000 ans, la colonisation de l’espace par l’Homme moderne s’est faite d’abord dans une Afrique froide, donc aride [1], puis dans une Afrique chaude, donc humide. Les évolutions climatiques entre 60 000 et 10 000 avant nos jours A partir d’il y a +/- 60 000 ans, au Pléistocène final, l’Europe occidentale connût un climat extrêmement froid et les îles britanniques furent en partie recouvertes par des glaciers. L’Afrique se refroidit elle aussi et, par conséquent, les pluies y diminuèrent, entraînant dans certaines régions, dont le Sahara, une phase aride et même hyper aride avec une baisse du débit des cours d’eau et du niveau des lacs. Cette phase d’hyper aridité découlait du refroidissement du climat et donc de la réduction de la zone tropicale. Le phénomène connût une accentuation il y a 30 000 ans. L’étendue du désert fut alors plus importante qu’aujourd’hui et l’aridité plus absolue. Le Sahara central perdit ainsi ses lacs dont le lac Tchad, et se couvrit de dunes de sable. Durant cet épisode aride l’homme disparût du Sahara et de ses bordures méridionales pour se replier dans deux directions : 1) Vers la vallée du Nil où ils furent pris en tenaille par les déserts de l’est et de l’ouest[2]. Il y a 18 000 ans, la vallée du Nil fut envahie par le sable, puis les deux Nil et l’Atbara se transformèrent en cours d’eau saisonniers. Le Nil Blanc pourrait même s’être en partie asséché en raison des changements climatiques que connaissait alors l’Afrique des hautes terres.
2) Le second grand refuge fut le sud de l’actuel Sahel où le refroidissement, donc l’aridité, connut une accélération vers -20 000, entraînant le recul de la forêt et l’extension du Sahara. Encore plus au sud, entre -70 000 et -40 000 ans, la zone forestière connut, elle aussi, un climat froid donc aride (en moyenne baisse de 4°), avec pour conséquence le recul de la sylve. De -30 000 à -12 000, période contemporaine de la glaciation wurmienne ou Dernier maximum glaciaire en Europe, les températures de la région forestière baissèrent de 6 à 9° avec un maximum d’intensité dans la seconde partie de la période, c’est-à-dire entre -20 000 et -12 000. La forêt disparut alors quasiment, n’existant plus que comme relique[3]. Pour l’ensemble du continent, le pic de la phase d’aridité se situa entre -18 000 et -15 000. L’océan fut alors à son plus bas niveau. En Afrique orientale, les grands lacs atteignirent leur niveau le plus bas avec une baisse de 75 m de celui du lac Victoria. Il en fut de même avec les lacs Kivu et Tanganyika, tandis que dans la vallée du Rift, le phénomène fut encore plus intense. Puis le climat changea à nouveau et, vers +/- 10 000, l’Afrique redevint chaude et humide avec pour conséquence le recul des déserts et le développement de la forêt.
Les évolutions climatiques entre +/- 10 000 et 1 000 av. JC Quatre périodes peuvent être distinguées durant cette séquence : 1) Le Grand Humide holocène[4] ou Optimum climatique holocène qui s’étend de 7 000 à 4 000 av. JC englobe partiellement l’Humide néolithique et il présente de profondes différences régionales : - En Afrique du Nord la végétation méditerranéenne colonise l’espace vers le sud jusqu’à plus de 300 km de ses limites actuelles. - Au Sahara, avec les précipitations, la faune et les hommes sont de retour et les premières gravures rupestres apparaissent vers 8 000 av. JC[5]. - Dans la région du Sahel, la zone des savanes remonte de 500 à 1 000 km vers le Nord. - En Afrique orientale, les lacs se remplissent à nouveau et atteignent leur plus haut niveau, qu’il s’agisse de ceux de la vallée du Rift ou de ceux des hautes terres. Gonflé par le fleuve Omo, le lac Turkana rejoint le réseau du Nil, ne faisant plus qu’un avec les lacs Albert, Edouard et Victoria, constituant ainsi une sorte de mer intérieure. Plus au Sud, le lac Kivu s’est fondu dans le lac Tanganyika. Au Nord, le plateau éthiopien est chaud et humide et les glaciers de l’époque précédente ont disparu. – Dans la zone forestière, la période s’étendant de +/- 12 000 à +/-1 500 av JC, est une séquence chaude, donc humide, qui voit la recolonisation forestière avec un maximum d’intensité à partir de 5 000 av. JC. Puis une tendance à l’assèchement est identifiable à partir de +/- 2 000-1 000 av. JC, suivie par une nouvelle variation humide. Avec la recolonisation forestière la forêt s’étend au nord-ouest et jusqu’au sud du Sénégal et au nord est jusqu’au Darfour. En Afrique orientale elle atteint les hautes terres et franchit le lac Victoria. 2) L’Aride mi-Holocène (ou Aride intermédiaire ou Aride intermédiaire mi-Holocène) qui succède au Grand Humide Holocène s’inscrit entre deux périodes humides. Il s’agit d’un bref intermédiaire aride qui dure un millénaire au maximum et qui se situe entre +/- 6 000 et +/- 4 500 av JC selon les régions. Cette nouvelle période aride voit la diminution des étendues marécageuses et lacustres, ce qui a donc pour conséquence l’augmentation de la superficie du Sahara «habitable». Les hommes qui avaient trouvé refuge dans les massifs ou dans les zones non inondées de l’Afrique du Nord ou de la région tropicale réoccupent le Sahara. 3) Le Petit Humide ou Humide Néolithique succède à l’Aride mi-Holocène et s’étend de +/- 5 000/4 500 av. JC à +/- 2 500 av. JC. Le Petit Humide qui est nettement moins prononcé que le Grand Humide Holocène donne naissance à la grande période pastorale saharienne. Le Sahara, steppe sub-désertique et non «verte prairie», dans laquelle le niveau des nappes phréatiques augmente et dont les sources se mettent à débiter les pluies de la période du Grand Humide Holocène est alors parcouru par des groupes d’éleveurs. 4) L’Aride post-néolithique qui est daté entre +/- 2 500 et +/-2 000-1 500 av. JC présente plusieurs faciès. A partir de +/- 2 000 av. JC, le nord du Sahara connaît une accélération de la sécheresse avec pour conséquence le départ de a plupart des groupes humains qui y vivaient. C’est ainsi que les populations négroïdes semblent abandonner définitivement les parties du Tassili, du Hoggar et de l’Acacus dans lesquelles elles vivaient. A partir de cette époque, ces régions semblent n’être plus peuplées que par des groupes proto-Berbères[6]. Dans la partie méridionale du Sahara, les hommes semblent se replier vers le fleuve Niger à partir de +/- 2 000 av JC. Les conséquences de ce nouveau changement climatique se font en effet également sentir sur les bordures du Sahara où la savane qui s’était étendue vers le Nord durant la période climatique humide précédente recule vers le Sud. Vers +/- 2 500 av. JC l’immense paléo-Tchad disparaît et le lac atteint alors sa superficie de l’époque historique. Le Sahel redevient sec et la forêt recule. Durant cette période, les paysages actuels se mettent lentement en place. Comme durant les précédents épisodes arides, les deux principaux refuges pour les hommes se trouvent au Sud, vers la zone forestière, mais aussi à l’Est, dans la vallée du Nil. Vers +/- 1 000 av. JC et jusque vers +/- 800 av. JC, le retour limité des pluies permet la réapparition de quelques pâturages. Après le «vide» de l’aride post-néolithique on assiste alors à une nouvelle poussée de groupes berbères en direction du Sahara central. Puis l’Aride actuel se met en place et le Sahara entre alors dans la période historique.
[1] En Afrique, climat froid correspond à aridité et climat chaud à humidité. [2] De plus, il y a 30000 ans, le Nil a connu d’énormes inondations noyant périodiquement ou peut-être même régulièrement toute la vallée. Voir à ce sujet l’article de Bernard Lugan intitulé « L’Egypte, fille du climat », publié dans la Nouvelle Revue d’Histoire, n° 31, juillet-août 2007, p. 19. [3] Cette période fut entrecoupée vers +- 24 000 +- 22 000 par une oscillation chaude, donc humide. [4] L’Holocène, étage géologique le plus récent du Quaternaire, débute il y a 12000 ans environ, à la fin de la dernière glaciation et voit l’apparition des premières cultures néolithiques. [5] Une étude régionale du Sahara permet de distinguer six sous régions (Lugan, Histoire de l’Afrique des origines à nos jours, 2009, pp.22-23). [6] Et par les ancêtres des actuels harratins, derniers survivants (?) du peuplement noir antérieur.
Source : http://www.scribd.com/doc/25005960/La-Lettre-Africaine-de-Bernard-Lugan |